Seniors en maintien à domicile : le silence tue

Décédée suite à une listériose, ma mère ne s’alimentait plus alors que son intervenant n’a pas signalé. Faute d’un système qui mure dans le silence les seniors en maintien à domicile depuis trop longtemps.

 

J’étais en voyage du lundi 27/07 au lundi 03/08. Le soir du samedi 01/08, ma mère était hospitalisée suite à la visite de ma sœur. Le 04/08, j’ai pu la visiter. Le 05/08, elle est partie.

A partir du mercredi 29/07, ma mère ne s’alimentait plus, s’affaiblissait, des bactéries commençaient à attaquer son foie et ses reins. Du mercredi au samedi midi, son intervenante à domicile était présente, mais n’a pas donné l’alerte.

Le devoir d’alerte et d’assistance en cas de nécessité est bien stipulé dans les fonctions de l’aide à domicile. L’intervenante est donc fautive. Son gestionnaire l’a remercié, s’est excusé, puis a continué son business.

Il faut pourtant changer ce système criminel car il ne prévient pas les erreurs humaines.

En rendant obligatoires les remontées d’information à temps, des vies pourront être sauvées.

 

Senior et intervenant ne peuvent pas s’exprimer

Pour que l’information puisse remonter du terrain, il faut faire s’exprimer senior et intervenant.

La bonne pratique est pourtant simple : il faut garder 5 minutes pour faire un point, à chaque fin d’intervention :

  • l’intervenant demande au senior si tout va bien,
  • le senior répond à un rapide questionnaire, en quelques clics, avec l’aide de l’intervenant si nécessaire,
  • le senior ou l’intervenant laisse un commentaire, simple comme un sms, si nécessaire,
  • à chaque commentaire, la famille et le gestionnaire reçoivent une notification, réagissent, échangent, comme dans un réseau social.

Or, aucun service d’aide, aucun projet de modernisation du secteur, ne s’intéresse aux avis et remarques des seniors et intervenants.

Certes, la pratique du cahier de liaison existe. C’est un carnet en papier laissé au domicile du senior, sur lequel chaque intervenant gribouille ses observations. Le problème c’est que :

  • Ce cahier sert aux transmissions entre intervenants, pas vers la famille à distance.
  • Malgré les discours commerciaux, très peu d’intervenants laissent des commentaires.
  • Malgré les discours commerciaux, très peu de gestionnaires lisent ce carnet, en supposant qu’il est ramené au bureau par l’intervenant.

Malgré les discours commerciaux, le suivi de ce qui se passe à huis-clos entre senior et intervenant n’intéresse pas les gestionnaires.

Avec son dernier service d’aide sur les 12 derniers mois, ma mère avait droit à 7 intervenantes (turnover !), 3 coordinatrices. Aucune coordinatrice ne s’est proposée de venir la rendre visite.

C’est un manquement grave du système que l’association a maintes fois dénoncé, dans l’indifférence générale.

Il est grand temps de rendre obligatoire la pratique du cahier de liaison moderne, numérique, collaboratif, partagé entre intervenants, seniors, familles, et gestionnaires ?

 

Un système inexcusable

La faute incombe au paradigme de Télégestion qui s’est imposé depuis 1999, où les seniors sont considérés comme des patients en phase terminale, des vulgaires objets sans âme, bons à être « gérés à distance ».

Ces seniors sont certes dépendants mais bien vivants durant plusieurs années !

Ma mère était hémiplégique mais découvrait le numérique pour communiquer avec ses enfants à distance, ses 7 années de dépendance étaient aussi des années de découverte et de vie.

Il est profondément choquant qu’une grande entreprise comme Orange Healthcare, acteur majeur de la Silver Economie, auteur du livre blanc « La révolution du bien vieillir » du 24/06/2015, soit ainsi promoteur de la télégestion avec l’offre « Orange mobile et badge » depuis 2010.

Le 25/07/2015 dernier, Orange et le CCAS Seniors Services de Dunkerque vantent ainsi une application innovante de suivi des interventions :

http://www.lavoixdunord.fr/region/dunkerque-les-nouvelles-technologies-au-service-de-ia17b47588n2961578

Le senior n’y a droit à aucun service. Pire, il n’existe pas dans l’article !

Le système sert à tous les acteurs qui gravitent autour du senior : équipe administrative, auxiliaire de vie, conseil général. Mais pas au senior même !

Pour « Orange mobile et badge », le senior est assimilé à un « badge » = portique de la RATP où ses intervenants passent en signalant leurs passages avec leur « mobile » = pass Navigo.

Durant ses 7 années de dépendance, ma mère a connu plusieurs systèmes similaires. Son dernier en date est Apologic du groupe Chèque Déjeuner devenu Groupe Up. Le premier du secteur depuis 1999 est Domiphone du groupe Accor Services devenu Edenred.

Pour tous ces systèmes, le suivi des seniors en maintien à domicile se résume à une collecte industrielle des heures pour « accélérer la facturation ».

Au lieu de favoriser :

  • la lutte contre l’isolement, l’éveil, la vigilance,
  • l’interactivité, l’échange, la collaboration, le partage,
  • bref, la vie

les acteurs de l’aide à domicile étouffent d’emblée le senior en l’empêchant :

  • de s’informer, de valider ses heures,
  • de s’exprimer, de donner ses avis,
  • bref, d’exister.

Pire que la mort physique, la mort sociale du senior en maintien à domicile est révoltante.

le silence tue les seniors en maintien à domicile
Pire que la mort physique, la mort sociale du senior en maintien à domicile est révoltante.

 

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